En Chine Continentale, un Christianisme en mutation
Date : 10/05/2005
Auteur : Jean Charbonnier, MEP
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Dans cet article, le Père Charbonnier a repris et développé certains
éléments de son article: «La longue marche des Chrétiens dans la Chine
continentale», paru dans le numéro 48 (juin-juillet 1997) de la revue
«Missi», pages 6-7. Voir aussi, à la page 15 de ce n° 48, sa réflexion
sur «Le choc de l’Évangile en Chine».Il y a vingt ans, les Chrétiens de
Chine sortaient de l’ombre après une longue période d’anéantissement dû
aux violences d’un activisme révolutionnaire anti-religieux et
anti-impérialiste. A la mort de Mao Zedong en septembre 1976, toutes
les églises étaient fermées, à l’exception de l’église pékinoise du
Nantang, ouverte aux seuls étrangers depuis 1971 à la suite de l’entrée
de la République populaire de Chine aux Nations Unies.Grâce à une
nouvelle politique d’ouverture et de modernisation mise en œuvre par
Deng Xinoping en 1978, les religions retrouvèrent droit de cité dans
les limites imposées par le gouvernement. Les prêtres qui sortirent
alors des prisons et camps de travail forcé étaient déjà des vieillards
grisonnants. Ils eurent à cœur de susciter des vocations de jeunes et
les envoyèrent dans les grands séminaires réouverts à partir de 1982
après avoir été fermés pendant 30 ans. Aujourd’hui les anciens
disparaissent et les jeunes prennent partout la relève.Une nouvelle
génération de prêtres, religieuses et laïques s’exercent à prendre les
rênes. Dans les cinq ans qui viennent, la vie de l’Église en Chine sera
entre leurs mains avec de jeunes évêques entre 35 et 40 ans.
Ferment chrétien dans la masse chinoise
D’après le Guide to the Catholic Church in China ’97 publié à
Singapour en mars 1997, les Catholiques de Chine seraient environ 10
millions et les Protestants 14 millions. Ces chiffres dépassent les
statistiques officielles qui font état de cinq millions de Catholiques
et six millions de Protestants. Les autorités chinoises tiennent à
prouver le succès de leur politique de liberté religieuse en notant que
le nombre des Chrétiens a augmenté par rapport à ce qu’il était avant
la libération de 1949. Elles ne peuvent par contre reconnaître une trop
forte croissance des Chrétiens: ce serait révéler l’échec de leur
propagande athée.
Les experts catholiques de Hongkong ajoutent aux statistiques
gouvernementales les nombreux fidèles qui se tiennent à l’écart des
églises officiellement ouvertes par peur d’être embrigadés dans des
structures communistes athées. Les Protestants, pour leur part, ont
fait une analyse fouillée de leurs effectifs par province. Ils
parviennent ainsi à déterminer une fourchette de 13.317.000 au maximum
et 9.155.000 au minimum. Ce sont les chiffres publiés en avril 1997 par
la revue C.C.A. News, organe de la Christian Conference of Asia. Si les
Chrétiens de Chine sont au nombre de 24 millions en tout, ils ne
représentent donc qu’une petite minorité de 2 % sur une population
totale de 1 milliard 200 millions.
Malgré leur petit nombre au sein de la population chinoise, les
Chrétiens font preuve d’un grand dynamisme. Les plus actifs sont les
Évangélistes protestants qui multiplient les assemblées de prière bien
au-delà des limites autorisées. Les communautés soumises au contrôle
gouvernemental ne manquent pas non plus de vigueur. Les séparations
anciennes entre dénominations diverses tendent à s’estomper. Un
catéchisme commun a été adopté et les célébrations prennent place dans
une même église. A l’échelon national, l’imprimerie de Nankin avait
déjà publié dix millions de Bibles en juillet 1995.
Les Catholiques progressent plus lentement. Lors du lancement de la
nouvelle politique de liberté religieuse, ils ont d’abord repris
l’exercice du culte et l’enseignement de la foi exactement comme dans
les premières années 1950. Les premiers livres qu’ils purent imprimer
avec leurs maigres moyens furent le Catéchisme Question-réponse
approuvé par le Concile de Shanghai en 1924, les Prières quotidiennes,
héritées des siècles passés, le Missel Latin, le Nouveau Testament et
l’Imitation de Jésus-Christ. Au cours des années suivantes, évêques et
prêtres reçurent avec plaisir des traductions chinoises publiées à
Taiwan et Hongkong, en particulier celles des Documents de Vatican II
et du Nouveau Code de Droit canonique. En 1986, des théologiens se
réunirent pour étudier les enseignements du second Concile du Vatican.
Des extraits de ces enseignements et des articles écrits par des
théologiens d’outre-mer furent publiés dans la Documentation Catholique
de Shanghai par les soins de la Société Guangqi. En septembre 1992, au
5e Congrès national des Catholiques, il fut officiellement décidé de
mettre en œuvre la réforme liturgique et de célébrer la messe chinoise
avec l’autel face au peuple. Le diocèse de Shanghai fit oeuvre
d’avant-garde dans la mise à jour de la liturgie et des sciences
théologiques.
Des théologiens de Hongkong et de Taiwan furent invités à enseigner
au grand séminaire de Sheshan. En 1993, cinq grands séminaires
invitèrent à leur tour des professeurs d’outre-mer. La même année, des
séminaristes ont été envoyés poursuivre des études aux États-Unis, puis
en Europe, à partir de 1994. Ils sont aujourd’hui une centaine de
séminaristes et quelques jeunes prêtres à bénéficier d’études à
l’étranger. Leurs évêques espèrent qu’ils y font des études
théologiques solides et traditionnelles avec une formation spirituelle
profonde, de façon qu’ils puissent retourner en Chine comme professeurs
de séminaire pleinement responsables.
L’Église catholique en Chine aujourd’hui est organisée en 138
diocèses, avec 70 évêques reconnus officiellement par le gouvernement
et environ 60 évêques consacrés avec l’accord de Rome mais sans
autorisation gouvernementale. Les prêtres sont environ 1,500, dont
quelque 800 ordonnés au cours des dix dernières années. Plus de mille
séminaristes sont en formation dans 24 séminaires officiels et de 200 à
500 dans les milieux clandestins. Les religieuses peuvent être 2,000,
dont un millier de novices et postulantes, en une quarantaine de
noviciats. Cinq mille églises catholiques sont ouvertes au culte.
Une étroite intégration politique
Ces développements sont dûs au dynamisme interne à l’Église mais
ils n’ont pu se faire qu’avec autorisation gouvernementale. La
politique religieuse communiste fait preuve de pragmatisme et de
souplesse. Elle n’en demeure pas moins rigoureuse en ses orientations
de base marxistes.
Dans l’Empire chinois, les religions étaient soumises au contrôle
du Bureau des Rites. Le rituel confucéen bénéficiait du soutien
gouvernemental. Les autres religions devaient passer par les requêtes
du confucianisme officiel. Les courants non-conformistes, qu’ils
fussent bouddhistes, taoïstes ou chrétiens pouvaient être souvent
qualifiés d’illégaux et persécutés comme hérésies (xiejiao). On ne se
réfère plus aujourd’hui au rituel confucéen, mais le modèle confucéen
traditionnel se fait encore sentir sous l’expression constitutionnelle
actuelle de «activités religieuses normales». Les religions sont
tolérées si elles soutiennent l’ordre et la loi de leurs idéaux
humanistes. Le nouveau rituel n’est pas confucéen. Mais c’est encore un
rituel défini en termes de «moralité communiste».
Le Bureau gouvernemental des Affaires religieuses fixe les normes
de l’activité religieuse. Sa ligne politique est dictée par le Front
Uni du Parti Communiste Chinois. Les directives politiques sont
transmises aux religions par les Associations bouddhiste, taoïste,
musulmane, protestante et catholique. Ces deux dernières sont
qualifiées de «patriotiques» pour bien marquer leur indépendance de
tout contrôle «impérialiste». Depuis les premières années 1950 jusqu’à
la Révolution culturelle, la politique religieuse communiste se fit de
plus en plus dure en vue d’éradiquer de la société chinoise toute trace
de «féodalisme» et, visant plus spécialement les chrétiens, tout relent
d’impérialisme. Le souci extrême d’indépendance politique exigeait des
Chrétiens le rejet de toutes leurs attaches à l’étranger. Le retour des
libertés religieuses en 1978 répond à d’autres préoccupations
gouvernementales.
Toutes les compétences et tous les dévouements sont requis pour
soutenir l’effort commun de modernisation du pays. Dans la course au
développement économique, les religions, et en particulier le
Christianisme, deviennent des instruments de choix pour pomper un flot
de devises étrangères et d’investissements auprès des pays développés.
Après avoir été tant persécutés pour leurs liens avec l’étranger, les
Chrétiens sont pressés de faire usage de leurs relations étrangères au
service du pays. En certains cas, le degré de liberté religieuse
devient fonction de la quantité d’argent ramassée.
La soumission de l’Église aux impératifs gouvernementaux ne va pas
sans créer des risques redoutables pour l’intégrité de la foi et de la
vie chrétienne. L’implication des évêques, prêtres et dirigeants laïcs
dans les matières financières pouvait représenter une menace plus
grave, pour la mission spirituelle de l’Église, que la privation
antérieure de liberté. L’argument officiel en faveur de ce trafic était
la nécessité pour l’Église de s’autofinancer. Mais l’accélération de ce
processus rend l’Église plus dépendante des autorités locales et de
l’aide étrangère. L’usage des religions au profit de la croissance
économique peut leur être plus nuisible que la persécution. Le clergé
peut, en certains cas, devenir matérialiste, aveugle à ses tâches
pastorales, voire moralement corrompu. Plus généralement, la population
entière est de moins en moins réceptive aux valeurs spirituelles, ayant
pour seul but l’acquisition jamais satisfaite des biens matériels.
L’évêque de Shanghai, Jin Luxian, a exprimé ses craintes à ce sujet
à une Conférence œcuménique organisée à Manille en novembre 1993: «A
vrai dire», dit-il, «j’étais sans crainte, il y a 40 ans, de voir nos
catholiques confrontés à toutes sortes de défis - même à la
persécution. L’Église et leur foi étaient au centre de leur vie.
Beaucoup étaient prêts à tout sacrifier pour garder la foi. Mais
aujourd’hui, face au défi de la modernisation, du matérialisme pur et
simple, de l’idolâtrie de l’argent, de l’individualisme, j’ai très
peur. Comment enseigner aux Catholiques à vivre l’Évangile dans une
Chine en transformation rapide, voilà ce qui est devenu une question de
vie ou de mort». Ces fortes paroles semblent indiquer que l’Église peut
encore jouer un rôle prophétique, même en étant pleinement intégrée à
la structure politique.
Manifestations de prophétisme chrétien
Le Christianisme en Chine ne peut survivre qu’en se conformant
rigoureusement aux requêtes politiques. Cette exigence risque
d’étouffer la tradition chrétienne de prophétisme. Si les Chrétiens, en
effet, enseignent le devoir d’être bon citoyen, ils n’en considèrent
pas moins que la Loi de Dieu est suprême. Ils ne peuvent tolérer
l’injustice et le mensonge. Dans le monde d’aujourd’hui, les Chrétiens
des divers pays prennent fortement position pour le respect des droits
de l’homme et ils protestant contre toute forme d’exploitation. En
Chine, il leur faut trouver la manière discrète d’œuvrer pour la vérité
et la justice en collaborant avec les officiels les plus honnêtes et en
évitant toute confrontation avec le régime populaire.
Les Catholiques de Chine, comme les Protestants, ont su réagir aux
pressions politiques quand elles mettaient en cause leur sens de la
vérité et de la justice. Dans les premières années 1950, lorsqu’ils
durent participer à des cercles d’étude où ils devaient dénoncer les
propriétaires terriers, les étrangers et autres gens classés
«exploiteurs», ils refusèrent souvent de dire des mensonges et de
provoquer la mort d’innocents. Ils ne faisaient pas en ceci de
l’opposition politique. Ils voulaient seulement respecter les
commandements de Dieu. Invités à agir contre leur conscience par les
cadres du mouvement «patriotique», ils n’eurent d’autre recours que de
pratiquer leur foi clandestinement. C’est ainsi que se développa une
Église souterraine. Qualifiés d’«illégaux» et condamnés comme mauvais
citoyens, beaucoup firent le sacrifice de leur vie et moururent
martyrs. Les Protestants évangélistes proclamaient leur foi en un Dieu
transcendent et refusèrent de s’incliner devant les «puissances de ce
monde». Les Catholiques levaient l’étendard de leur fidélité au pape,
gardien de la vraie foi et de l’unité de l’Église.
Avec la politique religieuse plus libérale inaugurée en 1978, les
Chrétiens libérés de prison ou des camps de travail crurent qu’ils
pouvaient enfin vivre leur foi ouvertement. Leurs espoirs furent vite
déçus. Les Associations patriotiques étant réorganisées, souvent sous
la direction des mêmes vieux cadres honnis de tous à cause de leurs
sévices passés, de nombreux Chrétiens retournèrent à la clandestinité.
Les Évangélistes, courageux et dynamiques, multiplièrent les assemblées
domestiques où circulaient des prêcheurs itinérants. Les Catholiques se
réunirent la nuit dans des maisons discrètes pour célébrer
l’Eucharistie. Ils formèrent de jeunes prêtres et religieuses dans les
campagnes reculées. Un certain soutien moral et financier leur fut
apporté par les Catholiques chinois d’outre-mer, y compris de nombreux
prêtres et religieuses de Taiwan à partir des dernières années 80.
Problèmes internes de l’Église
De multiples échanges se développèrent en même temps entre les
visiteurs étrangers et le clergé chinois. Naturellement, les étrangers
ne pouvaient guère entrer en relation avec les clandestins. C’eût été
leur attirer de gros ennuis. Leurs visites amicales offraient donc
fatalement un soutien à l’Église officielle contrôlée par l’Association
patriotique. Ceci fut tristement ressenti par les clandestins qui
avaient tant souffert par fidélité absolue à l’Église. Ayant le
sentiment d’être les parents pauvres de l’Église, ils devinrent plus
agressifs en condamnant les fidèles qui fréquentaient les églises
officiellement ouvertes et encore plus les jeunes prêtres formés dans
les séminaires «patriotiques». En certaines régions de Chine, un fossé
infranchissable sembla se creuser entre les Chrétiens. Ce rejet mutuel
était ruineux et mettait en cause le message même de l’Évangile.
Les visiteurs étrangers se font souvent les apôtres de la
réconciliation, mais ce mot est malheureusement piégé. Les Chrétiens
clandestins voient dans l’Association patriotique une entreprise
diabolique. Parler de «réconciliation», pensent-ils, c’est favoriser la
politique communiste d’unification de tous les croyants sous le
contrôle de l’Association patriotique et donc du Parti.
Soucieux de bien assurer leur tâche pastorale, des évêques
officiels ont pu de leur côté agiter le spectre d’une Eglise
clandestine en progrès continu à la suite d’une gestion désastreuse des
affaires religieuses par l’Association patriotique. Grâce peut-être à
ce genre de mise en garde, plus de libertés ont été accordées à
l’Église en vue de rallier davantage de prêtres et d’évêques. En
septembre 1992, l’Assemblée nationale des représentants catholiques a
redéfini le rôle de l’Association comme un rôle «d’assistance» à la
Conférence épiscopale dans le gouvernement de l’Église. En pratique,
l’expression «assistance» paraît bien faible, car de nombreux
dirigeants patriotiques chevronnés bousculent encore évêques et
prêtres, décidant en patrons des affaires d’Église. Pourtant, le
principe a été admis que l’Association patriotique ne devrait pas
s’ingérer indûment dans les questions pastorales et que les évêques
devraient assumer davantage leur autorité. La 6e Assemblée nationale
des représentants catholiques, prévue pour décembre 1997, montrera si
les évêques sont enfin reconnus comme les vrais dirigeants de l’Église.
Prudence et patience de Rome
A Rome, le Saint Père a exprimé à maintes reprises son amour pour
le peuple chinois et son admiration pour leur grande civilisation. Le
pape ne peut pourtant pas renoncer au rôle que Jésus lui-même a confié
à l’apôtre Pierre: conforter ses frères dans la foi et veiller à
l’unité de l’Église. C’est en union avec tous les évêques qu’il dirige
l’Église. La primauté de l’évêque de Rome lui confère le devoir
d’assurer que l’Évangile soit proclamé en toute vérité et que l’Église
soit bien gouvernée dans tous les pays. Le Secrétariat d’État et la
Congrégation pour l’Évangélisation des peuples qui l’assistent dans
cette tâche ne cessent de rechercher un dialogue avec les autorités
chinoises.
En 1950, le prononce apostolique, Mgr Riberi, est resté en Chine et
n’a pas suivi le gouvernement de Nankin dans son exil à Taiwan. Il a
été chassé de Chine en 1951. Plus tard, des relations diplomatiques ont
été établies entre le Vatican et le gouvernement de la République de
Chine à Taipei, ce qui confirmait malheureusement la rupture entre Rome
et Pékin. Depuis, le statut de ce représentant du Saint-Siège à Taiwan
a été réduit au plus bas niveau, mais il existe encore une ambassade de
Taiwan au Vatican. Les rapprochements entre Taiwan et le Continent qui
n’ont cessé de progresser depuis 1987 devraient aider à résoudre ce
problème.
Si l’obstacle diplomatique des relations avec Taiwan peut être
écarté, il reste une autre exigence du gouvernement de Pékin plus
difficile à négocier: le pape ne devrait pas, déclare-t-on, se mêler
des affaires intérieures de l’Église en Chine. Les évêques de Chine
sont, bien sûr, les successeurs des apôtres et l’Église en Chine a le
droit d’être autonome en prenant toutes ses responsabilités dans
l’évangélisation du pays. Rome souhaite vivement que les évêques de
Chine soient les vrais dirigeants de leur Église. Mais autonomie ne
veut pas dire une indépendance qui serait en fait une séparation.
L’Église entière est communion et le Saint Père est au service de cette
communion. Son union avec les évêques de Chine doit être manifestée de
manière concrète. Le pape doit pouvoir en particulier donner son accord
aux nominations d’évêques et accueillir les évêques de Chine en visite
à Rome.
Aucun pourparler officiel n’a pris place jusqu’ici, Pékin exigeant
la rupture avec Taiwan et l’indépendance totale de l’Église en Chine
comme préalable à toute négociation. Les visites en Chine de cardinaux
et la présence à Hongkong d’un représentant officieux du Vatican
marquent le souci qu’a le Saint Siège de renouer avec les Catholiques
du Continent. De nombreux échanges entre les chrétiens de tous pays et
les catholiques de Chine sont acceptés et même encouragés par Rome.
Pourtant le rapprochement ne se fait qu’à tout petits pas. Rome doit en
effet tenir compte de la fermeté des catholiques clandestins dans leur
opposition à tout dialogue avec les autorités communistes. L’unité des
chrétiens en Chine même doit être peu à peu restaurée, pour que leur
union à l’Église universelle puisse être pleinement manifestée.
Le choc de l’Évangile en contexte chinois
Les difficultés actuelles des Chrétiens en Chine reprennent en
fait, sous une forme nouvelle, un conflit récurrent depuis plus de
quatre siècles entre le message même de l’Évangile et la grande
tradition culturelle chinoise. La civilisation chinoise est quête
d’harmonie entre l’homme et le ciel sous une forme rituelle très
élaborée. Il y eut d’abord conflit avec les expressions culturelles
étrangères du christianisme: des églises où s’assemblaient hommes et
femmes; des bâtiments élevés avec des tours; une liturgie suspecte
inconnue en Chine, la langue latine et des noms bibliques dépourvus de
signification en chinois, etc. L’interdiction ultérieure de pratiquer
les rites en l’honneur de Confucius et des ancêtres contribua à jeter
le discrédit sur le christianisme. Cette directive de « l’empereur de
la religion en Occident » parut d’ailleurs être une violation flagrante
de la souveraineté chinoise.
Plus profondément, les normes de la sagesse chinoise dans le
perfectionnement de soi s’accordaient mal avec le sens chrétien du
péché, de la faiblesse humaine, du pardon, avec un message de salut par
grâce et non par un simple effort de perfectionnement. L’incarnation du
Fils de Dieu et son sacrifice rédempteur apparaissaient comme une perte
de face et la punition bien méritée d’un hors-la-loi. Le pardon des
offenses en confession était jugé immoral et dangereux en tant
qu’encouragement au crime; la tradition chinoise de piété filiale exige
parfois la vengeance.
En présentant le message chrétien dans le cadre de la tradition
chinoise confucéenne, Matteo Ricci et, plus tard, l’ensemble des
jésuites, misaient sans doute sur une grande tradition morale dans
l’espoir de la conduire à son accomplissement en Jésus-Christ. Mais ils
couraient le risque de répandre en Chine une interprétation avant tout
morale du christianisme et de confirmer les intellectuels chinois dans
leur suffisance culturelle. En fait la diffusion de l’Évangile se fit
surtout parmi les paysans pauvres à l’écart des milieux officiels et
dans un contexte de persécutions récurrentes. La méfiance des paysans
catholiques pour les exigences gouvernementales dangereuses pour leur
foi ne date pas d’aujourd’hui.
La mutation contemporaine
A l’approche de l’an 2000, l’Église en Chine fait peau neuve et
apprend à vivre au rythme des minorités chrétiennes dispersées dans la
société moderne de tous les pays du monde. De nombreuses églises de
Chine sont sans doute encore pleines de vieillards avec peu de jeunes.
L’avenir appartient pourtant au petit nombre des jeunes qui cherchent
leur vole dans le monde d’aujourd’hui: jeunes prêtres libres d’allure
que la communauté vieillissante a du mal à accepter; jeunes religieuses
émancipées en qui les anciennes ne se reconnaissent plus; jeunesse peu
portée à s’astreindre à tous les exercices religieux et à toutes les
dévotions que chérissaient leurs grands-parents.
Quelle est la nourriture spirituelle offerte à cette nouvelle
génération? La lecture de la Bible, autrefois largement ignorée peut
jouer un rôle-clé pour une compréhension plus profonde du message
chrétien dans le monde chinois. Même si la Bible est encore peu
répandue dans les familles catholiques, elle est par contre bien
étudiée dans les séminaires et noviciats. En plus, la réforme
liturgique récente autorisant l’usage du chinois, les lectures
publiques de la Bible sont faites à la messe. Les fidèles doivent bien
constater qu’il ne s’agit pas d’un traité de bonne morale, à part
quelques livres de Sagesse. Il s’agit d’une histoire tragique
d’infidélité et de péché qui laisse apparaître toute la misère humaine.
C’est aussi la révélation de la miséricorde de Dieu et du don d’amour
en Jésus-Christ sauveur. La Bible n’en reste pas moins étrange et
difficile d’accès.
Les jeunes chrétiens de Chine vont devoir redécouvrir des formes
dévotionnelles, rituelles, artistiques, sapientielles qui leur
permettront une expression épanouissante de leur foi. Ils vont devoir
puiser davantage aux sources de leur propre histoire chrétienne et
mieux connaître leurs saints, leurs martyrs et leur sages. Tandis que
l’ensemble de la société chinoise bascule dans un matérialisme pratique
de course effrénée à l’argent et à des gratifications égoïstes, la
nouvelle génération chrétienne va devoir rapidement prendre ses
distances et apprendre à témoigner des valeurs spirituelles de
l’Évangile.