Françoise Fauconnet-Buzelin, Aux sources des Missions étrangères, Pierre Lambert de la Motte (1624-1669), Edition Perrin Septembre 2006, 353 p.
Recension du livre.
Date : 09/03/2007
Auteur : Jean Charbonnier
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Ce livre qui vient de sortir chez Perin début septembre 2006 est l’édition abrégée d’un ouvrage de 639 pages publié par les Archives de Missions étrangères de Paris. Les chercheurs qui explorent la spiritualité française du XVIIe siècle et la fondation de divers instituts religieux et missionnaires à cette époque là trouveront des références abondantes et précises dans ce gros ouvrage intitulé : Pierre Lambert de la Motte, premier vicaire apostolique en Cochinchine 1624-1679. Françoise Fauconnet-Buzelin y a consacré plusieurs années d’enquête passionnée, fouillant en particulier toute la correspondance abondante de ce géant de la mission au XVIIe siècle.
Pourquoi sortir de l’ombre un personnage si peu connu de la missiologie contemporaine ?
C’est que dans le contexte actuel d’une Eglise européenne de plus en plus sécularisée, la pensée missionnaire s’est orientée soit vers un humanisme du développement humain, soit vers la hantise d’une inculturation plus ou moins teintée d’exotisme, soit vers un dialogue interreligieux qui peine parfois à préciser ce qu’il y a d’essentiel dans l’apport chrétien. De ce point de vue, on peut dire que Lambert de la Motte remet les pendules à l’heure en voyant dans la mission avant tout un appel à la foi en Jésus Christ sauveur par la puissance de sa crucifixion. Comme pour Saint Paul dans sa lettre au Corinthiens, ce n’est pas la sagesse de ce monde ni le ritualisme des juifs qui libèrent l’homme du mal, mais c’est la foi en l’amour miséricordieux du Père manifesté dans le sacrifice de son Fils sur la croix, scandale pour les juifs et folie pour les païens. Pierre Lambert peut inspirer la ‘Nouvelle Evangélisation’.
Lambert de la Motte, profondément mystique, n’en est pas moins un homme d’action avec une solide formation de juriste. Il compte parmi les personnalités les plus respectées de la société de Rouen. Il partage quelque temps la prière d’une congrégation mariale, une ‘congrégation de l’Assomption’ qui n’a rien à voir avec les Assomptionnistes que nous connaissons aujourd’hui (le texte du dos de couverture du livre peut malheureusement induire en erreur). Ses liens avec les animateurs laïques de la Compagnie du Saint Sacrement l’amènent à partager leur grand désir de fonder une mission pour la Chine. Il rencontre à Paris l’équipe des « bons amis » parmi lesquels des « vicaires apostoliques » vont être choisis par la nouvelle congrégation romaine pour la propagation de la foi fondée en 1622. François Pallu, chanoine de Tours, se rend à Rome pour faire aboutir le projet. Mais les affaires traînent. Lambert de la Motte part lui-même à Rome où il fait le siège des princes de l’Eglise, joue sur ses relations, propose des financements et obtient finalement gain de cause. Il est au nombre des trois vicaires apostoliques nommé par le pape Alexandre VII les 8 juin et 17 août 1658. Lambert sera vicaire apostolique en Cochinchine, Pallu dans les provinces de la Chine du sud et Ignace Cotolendi de Aix en Provence en Chine du Nord.
Lambert de la Motte est le premier à partir en 1660. Pour assumer sa mission au nom de l’autorité romaine, il lui faut une foi à déplacer les montagnes. Il va se heurter bien sûr au padroado portugais, mission autrefois confiée par Rome au Portugal de répandre la foi chrétienne dans les terres nouvellement découvertes. Cette mission faisait une part de plus en plus grande au contrôle politique du Portugal. Il va aussi rencontrer des adversaires aussi puissant qu’inattendus. Les jésuites qui avaient soutenus ses progrès spirituels en France lui apparaissent peu à peu sous un tout autre jour. Plus il s’enfonce vers l’Asie, plus il découvre que l’appareil des missions jésuites relève d’une puissance mondaine bien éloignée de l’esprit de l’évangile. Il lui est surtout très difficile de faire valoir l’autorité qui lui est confiée par Rome face aux monopoles de la mission revendiqués par les jésuites dans certaines régions. Les autorités romaines ne souhaitent nullement entrer en conflit avec les jésuites, pas plus d’ailleurs qu’avec le Portugal. La Congrégation de la Propagande envoie des vicaires apostoliques pour reprendre en main, l’œuvre de la mission mais elle fait preuve en même temps d’une extrême prudence et invite en fait les vicaires apostoliques à garder leur mission presque secrète. Lambert de la Motte maintient pourtant le cap d’un bras vigoureux. Comme les autres vicaires apostoliques, il est inspiré par le jésuite Alexandre de Rhodes qui avait fait valoir à Rome et en France l’absolue nécessité de former des prêtres et des évêques asiatiques de façon à créer en Asie orientale des Eglises locales capables de survivre en l’absence de missionnaires. C’est dans la capitale du Siam à Ayutthaya que le premier séminaire est fondé pour la préparation d’asiatiques au sacerdoce. Lambert se préoccupe aussi de former des religieuses locales. Il fonde les Amantes de la Croix avec une règle exigeante mais adaptée au contexte annamite.
La question des relations entre le témoignage de Lambert de la Motte et la mission en Chine déborde le cadre du livre. Il conviendrait de rechercher dans quelle mesure l’institution des Amantes de la Croix était connue et appréciée par les missionnaires de Chine qui, tel Mgr Martiliat au Sichuan ont œuvré à l’institution des Vierges chinoises. Plus généralement, l’itinéraire spirituel de Lambert éclaire les positions prises par les Missions étrangères et bien d’autres instituts missionnaires dans la fameuse ‘Querelle des rites’. Critiquant les compromis mondains des jésuites, Lambert et ses confrères étaient accusés en retour de « jansénisme ». Au XVIIIe siècle, le prêtre chinois André Li devra prendre la défense de ses professeurs au Séminaire de Ayutthaya soupçonnés de jansénisme. Dans l’esprit de Lambert, il sera en Chine un ‘missionnaire apostolique’ annonçant Jésus crucifié à la manière de Saint Paul. Le malheureux conflit entre missionnaires autour des rites confucéens en l’honneur des ancêtres a sans doute nui à l’Evangélisation. Mais il s’agit là d’un scandale interne à l’Evangile même. Car le salut par la foi en un Dieu d’amour miséricordieux annoncé par Jésus exclut la prétention à un salut par la loi ou les rites ou par la simple sagesse humaine. Il relève d’une grâce d’en haut comme Pascal l’a défendu. Tout jugement sur la nature de la querelle des rites devrait s’inspirer du conflit qui opposait Jésus lui-même aux scribes et aux pharisiens. Le conflit était peut-être et reste encore inévitable.