Une visite pastorale en Chine
Une visite pastorale en Chine par le Père Daniel Foucher de Nantes
Date : 29/11/2007
Auteur : Daniel Foucher de Nantes
Retour | Imprimer
Après neuf heures d’avion, débarquement à Pékin (Beijing). Un signe de reconnaissance m¹avait été donné : « Don Daniel ». J’ai beau chercher. Aucune pancarte ne porte ce nom. Étrange ! Pas de panique ! J¹obtiens de la police de repasser. Toujours rien ! En faisant les cent pas dans le hall, j¹envoie un fax au Seigneur. Il en a reçu beaucoup d¹autres durant le séjour ! J’aperçois alors de dos un homme qui porte un panneau avec une image du Sacré Coeur, je le regarde de face : « Don Daniel ». Je n’ai plus qu’à suivre et à me laisser conduire avec ce grand principe non cartésien : « je ne pense pas, donc je suis. » Et nous voilà partis sur l’autoroute.
Au bout de vingt minutes, arrêt sur la bande de sécurité où nous attendaient deux prêtres et Sœur Marie Shao. Elle fut en toutes circonstances une dévouée et sympathique interprète, si bien que je l’ai surnommée « Marie médiatrice ». Le rendez-vous avait été pris par portable au dernier moment en raison des embouteillages de Pékin. Un catholique avait été dépêché pour m¹accueillir à l¹aéroport. 450 kilomètres vers le sud pour parvenir dans une petite commune, non loin de Handan, ville de 80000 mille habitants Désormais je suis tenu à résidence, enfermé, confiné, clôturé, car il ne faut pas éveiller les soupçons sur notre rassemblement et éviter les dénonciations à la police.
Je ne peux m’en plaindre, car, désirant m’inculturer dans tous les domaines, je partage l’épreuve de cette Église clandestine, elle subit avec courage la persécution en raison de sa fidélité à Rome et de son attachement aux évêques nommés par le pape. L’Église fondée par Jésus-Christ est catholique, donc universelle et internationale, elle ne peut être nationaliste. Dans sa lettre récente aux catholiques de Chine, Benoît XVI a rappelé que dans chaque diocèse l’unité devait être assurée par une seule tête et il invitait les disciples de Jésus à s’harmoniser pour ne former qu’une seule famille.
La congrégation du Saint-Sacrement que je viens aider compte maintenant 71 religieuses. Elle a été fondée par Mgr Han, chef de ce diocèse de la province du Hebei. Il vient de décéder d¹un cancer après 20 ans de prison dont les huit derniers mois consécutifs. Il a eu tort aux yeux du gouvernement de ne pas se rallier à l’Église officielle dont les évêques sont nommés uniquement sous contrôle de l’État. Pendant la révolution française de nombreux prêtres ont été martyrisés, noyés ou guillotinés, pour une raison similaire.
Une vidéocassette très émouvante a été prise en secret. On y aperçoit le prisonnier vêtu de blanc saluer ses paroissiens qui l’ont filmé de loin entre deux tours de garde. Son balcon étroit est entouré de tous côtés d¹une grille de fer pour que l¹oiseau ne s’envole pas de sa cage. « Complétant dans sa chair les souffrances du Christ pour son Corps qui est l’Église », comme dit saint Paul, il élève un crucifix en silence au-dessus de sa tête. Il montre des phrases qu¹il a écrites par exemple : « Je vous bénis » et de nombreux dessins qu’en artiste il avait pris le temps de peindre. Il a même demandé à un prêtre de lui donner l¹absolution à distance. On le voit ailleurs, surveillé par deux soldats faire des mouvements de gymnastique durant une promenade au bord d’une voie ferrée. Aussitôt mort il a été incinéré à la sauvette pour éviter tout attroupement. Ses restes ont été enterrés dans un cimetière public. Des cérémonies se sont déroulées dans les familles et même sur place en fonction des jours de deuil 5, 7, 21, 31, y compris avec des prêtres patriotiques. Comment ne pas vibrer en entendant les trompettes sonner le chant des adieux ? Tous les jours des catholiques viennent prier sur la tombe. Le père d’un prêtre atteint d’une maladie à la jambe et pour qui les médecins n’ont rien pu faire a été guéri, le vicaire général me l’a confirmé. Les foules parlent de « miracle ».
« Le sang des martyrs, écrit Tertullien au deuxième siècle, est une semence de chrétiens. » Il existe une soif immense de spirituel dans ce pays, alors que depuis un demi-siècle avec Mao en 1949 l’athéisme d’État a été proclamé. L’expérience de l’histoire nous montre que les ténèbres qui surgissent périodiquement ne parviendront pas à étouffer le Feu de l’Esprit, ni à éteindre la Lumière qui éclaire toute conscience humaine ouverte.
Me voici donc installé dans un certain inconfort que j’estime normal. Pour les jeunes qui se préparent au sacerdoce, m’a-on dit, « ce n’est pas la pauvreté, mais la misère ».
Mon travail ? Donner cinq heures par jour de commentaires bibliques sur Job et sur saint Jean à des religieuses et à une trentaine de jeunes filles très dégourdies de 16 à 24 ans. Leurs connaissances bibliques feraient pâlir de honte bien des Français. Malgré l’abondance des temps de piété, l’office, l’oraison, le rosaire entier, une heure d’adoration et le dimanche le chemin de croix, elles ne semblent pas souffrir de saturation, toujours vivantes et joyeuses. Tout en restant proche du texte, je les promène à travers toute la Bible pour illustrer ce joyau de la Bonne Nouvelle : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique, non pour le condamner, mais pour le sauver. » Job est d’une actualité brûlante en Chine. Un homme pieux, riche et heureux voit tous les malheurs du monde lui tomber dessus. Pensez à la déferlante des gardes rouges qui, de I966 à 1969, ont « fait du passé table rase » en rejetant toute culture et toute autorité, un mai 66 incendiaire et sanglant.
Ils ont tout dévasté : pagodes, mosquées, temples, églises, monuments. Dans son épreuve Job, malgré sa femme, continue de bénir Dieu. Ses trois amis le culpabilisent : « Dieu étant juste, il t’a puni, tes malheurs prouvent que tu as péché ». La victime blessée rugit comme un lion et proteste de son innocence. Finalement Dieu l’éblouit par l’éclat de sa puissance et de sa sagesse manifestées à travers les merveilles d’une création qu’il « enfante » à l’existence : les astres, la mer, les montagnes, les animaux de toute sorte. Job ne comprend pas, mais il s’effondre dans un acte de foi personnel et adulte. Dieu peut donc être servi gratuitement et béni inconditionnellement. Le Satan, ayant perdu son pari, a disparu. À la fin le Seigneur déclare solennellement que c’est Job qui avait raison à l’encontre de ses amis théologiens qui ont besoin de son intercession. Dieu n’envoie pas directement des malheurs pour nous châtier. Désormais on ne peut plus penser comme avant !
Ensuite ce sera un long commentaire de saint Jean, « l’évangile spirituel », comme le définit saint Clément d’Alexandrie. Tout est centré sur la personne de Jésus de Nazareth qui manifeste ce qu’il est à travers ce qu’il dit et ce qu’il fait. Après avoir donné du pain à une foule affamée, il se déclare Pain de vie éternelle ; après avoir guéri un aveugle de naissance il se proclame Lumière du monde ; après avoir fait surgir Lazare de son tombeau il dit: « Je suis la Résurrection et la Vie. » Le 19 octobre, c’était en Chine la fête des grands-pères. Le soir, avec l’aumônier nous avons eu droit à une vraie fête : chants, poésies, fleurs ; de mon côté j’ai raconté des histoires qui ont déclenché des éclats de rire.
Le vicaire général m’a demandé d’animer une retraite pour les prêtres : 12 plus un séminariste. Un moment de grand bonheur que ce partage fraternel autour du Christ, l’unique Prêtre. Nous étions accueillis dans une famille dans des conditions spartiates, plusieurs prêtres couchaient dans la même chambre, parfois à deux dans le même lit. Toilette à l’eau froide. Concélébration sur notre lieu de conférences. J’ai beaucoup insisté sur tous les commencements, celui de la création Gen1, 1, celui de la foi dans l’histoire et la géographie avec Abraham Gen 12, 1-5, celui de l’Alliance avec Moïse Ex 19, celui du rappel vigoureux que Dieu est unique auprès d¹un monde païen fasciné par les idoles avec Élie, le prophète persécuté. Quelle actualité !
Puis ce fut un Commencement nouveau avec le Verbe éternel devenu chair Jn 1, 1s., le baptême de Jésus, sa transfiguration, sa crucifixion et sa résurrection. Nous avons terminé par la Pentecôte et l’envoi en mission. Au cours de la dernière célébration, nous avons renouvelé les promesses du baptême avec l’eau du Jourdain, comme à la vigile pascale, et l’engagement de notre sacerdoce par la réponse à la question posée à Pierre par trois fois : « M’aimes-tu. » Ainsi confirmés dans leur rôle de bon berger les prêtres pouvaient le soir retrouver leurs paroissiens pour l’eucharistie dominicale. Une farandole joyeuse a achevé notre retraite. Les questions ont été nombreuses, ainsi que les échanges, soit en exégèse, en théologie, en spiritualité ou en expérience pastorale, la prière en particulier. Avec l’un d’entre eux, nous avons parlé longuement de saint Jean de la Croix, de sa méthode rigoureuse pour rencontrer Dieu par-delà les mots, les images, les idées, les concepts, dans la « nuit obscure » et la foi absolue. C’est ainsi que rien (« nada » en espagnol), qu’aucune idole,
ne pouvait représenter le Dieu Esprit, souverain et transcendant, dans le Saint des Saints au temple à Jérusalem. Ce prêtre possédait déjà le livre de ce grand mystique : « La montée du Carmel ».…
Je suis revenu vers les soeurs, sur la demande pressante des auditrices qui s’étaient senties «volées » par le temps consacré aux prêtres. Cette session biblique de huit jours s’est terminée le mercredi 31 octobre par le renouvellement de leur engagement pour trois d’entre elles. Je me sentais vraiment en pleine forme, le fait d¹exercer à 100% mon service sacerdotal me conférait des énergies. « Un prêtre ne s’use que si on ne s’en sert pas ».
Le lendemain, fête de tous les saints, célébrée dans la ferveur. On devait me conduire en pleine campagne visiter une maison d’handicapés. L’État qui ne s¹en occupe pas est trop heureux qu’un prêtre et des religieuses en prennent soin. Les chrétiens du coin, très solidaires, se sont mobilisés pour construire un local. Ils sont venus m¹accueillir de façon émouvante, si heureux qu¹un prêtre de France soit venu pour cette « visitation ». Ils ont demandé la bénédiction et reçu des médailles avec reconnaissance. Un petit garçon sembla légèrement mécontent d’être dérangé dans son sommeil, il était atteint sans doute d’une myopathie. Une jeune fille avec une grosseur au cou allait mourir d¹un cancer, quelques handicapés mentaux, jeunes et adultes, manifestaient leur enthousiasme. C’est au retour que j’ai ressenti une gastrite importante due au réveil d’un ulcère au duodénum et à toute une série de facteurs. Hospitalisation, goutte à goutte. Visites nombreuses et émouvantes, au début repoussées par le service, puis accueillies avec sympathie... Au départ le personnel soignant se réunit avec le médecin pour une photo. Sans révéler toute mon identité, je leur dis en guise d’adieu : « Je suis très croyant et je vous promets de prier pour que des bénédictions abondantes descendent sur vous, vos familles, votre grand pays, je vous souhaite bonheur, santé, prospérité, surtout à la veille des Jeux Olympiques de 2008 qui ouvrira la Chine au monde entier. » Une infirmière s’est signée. Je n’entre pas dans le détail des tribulations pour le retour. Six heures de blocage sur l’autoroute au milieu d’une noria d’énormes camions se rendant à Pékin. Cela suffit pour perdre l’avance confortable qui avait été prévue. Air France pourtant prévenue plusieurs fois de mon état avait accepté la prise en charge à l¹aéroport, a été intraitable pour un retard de quelques minutes. Il a fallu prendre un autre billet avec Air China ; dans l’avion aucune hôtesse ne connaissait vraiment le français. Une fibroscopie est prévue ; avec l¹aide du médecin et des médicaments « français » appropriés, tout doit rentrer dans l’ordre.
Ce compte rendu n’a pas d’autre but que de partager avec vous ce que j’ai vu, vécu, entendu, de façon très limitée auprès du peuple chinois, particulièrement son Église en détresse. Dans le Psaume 91, le Seigneur répond au psalmiste qui attend monts et merveilles : « Je serai avec toi dans ton épreuve » Ps 91, 15. Le voilà le véritable miracle quotidien : Emmanuel, Dieu avec nous, livré entre nos mains comme nous sommes livrés aux mains des autres pour le meilleur bien sûr, si nos libertés sont orientées par l’Esprit d’Amour, mais aussi pour le pire. Heureusement nous pouvons nous unir quotidiennement au sacrifice de Jésus en recevant son Corps livré. Sa promesse est assurée : « Je suis avec vous tous les jours jusqu¹au jour béni des retrouvailles » Il est présent dans le plus petit de ses frères dont il nous confie la charge, particulièrement les plus souffrants. Grâce à cette « communion avec le Père et le Fils, comme l’écrit saint Jean au début de sa lettre, que notre joie soit parfaite » I Jn 1, 1-4.