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Visages de la Chine catholique

Compte-rendu du voyage en Chine par le Père Patrick de Laubier

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Accueilli par deux religieuses qui tenaient un panneau avec mon prénom écrit en rouge, nous sommes aussitôt partis en taxi pour la banlieue de Pékin qui a, on le sait 6 périphériques et bientôt 7 (Paris en a un). Nous devons attendre demain pour partir dans le sud où se trouve la Congrégation des adoratrices du Saint Sacrement fondée en 1988 par l’évêque de Yongnian  Mgr Han Dingxiang, 69 ans, qui est de nouveau en prison dans un endroit secret. La Congrégation compte actuellement 50 sœurs et se place sous la protection de Thérèse de Lisieux si populaire ici.

Nous logeons pour une nuit chez des amis chrétiens. En fait seule la mère est chrétienne, son mari, architecte et membre du parti, n’y voit aucun inconvénient, nous dînons le soir avec le ménage et leur fille de 17 ans qui se prépare au baptême.

Le lendemain, célébration de la messe avant de partir pour la gare, on doit compter 2 ou 3h pour traverser la moitié de cette ville gigantesque mal desservie par le métro. Le train est bondé et faudra 6 heures pour arriver dans une ville de près de 800 000 habitants où nous sommes attendus par un prêtre (clandestin) qui nous amène à la campagne. Une quarantaine de jeunes religieuses sont réunies pour participer à la retraite que je dois animer. Trois prêtres (clandestins) de la région se joignent à nous. On a arrangé une demeure assez vaste d’une famille chrétienne pour en faire un centre.

Lever à 4h30 suivi de prières, la messe à 6 h et le petit déjeuner à 7h. Deux  cours, au total 3h, occupent la matinée .Les religieuses sont des jeunes filles venues de la campagne et la majorité d’entre elles n’a pas encore fait de vœux. Marie, la sœur traductrice, qui a passé plusieurs années en France, parvient à résoudre les difficultés du langage et je lis sur les visages le résultat de l’opération.

Le rythme des prières, de 4h30 à 19h30, est intense: outre les offices et les heures d’adoration, elles récitent trois rosaires. Cette jeune congrégation ne compte que deux professes, mais de nombreuses novices toutes d’origine paysanne.

Au cours du repas de midi des prêtres (clandestins) des environs expriment leurs inquiétudes à propos de la lettre aux catholiques chinois de Benoît XVI que l’on attend depuis quelques semaines. Il y a 13000 catholiques dans ce diocèse, ils sont répartis dans 200 paroisses avec 100 curés dont 65 appartiennent à l’Eglise officielle et 35 à l’Eglise clandestine. Les divisions existent à tous les niveaux, par exemple dans une petite ville  voisine de 10 000 habitants, les 400 catholiques se partagent de manière égale entre les deux Eglises et dans les familles, il arrive que les membres n’appartiennent pas à la même Eglise. Les rapports entre les prêtres des différentes communautés peuvent être amicaux, mais il y a séparation.

On me parle de la famine des années soixante avec 30 millions de victimes lors du « bond en avant » lancé par le grand timonier. Les gens tentaient de se nourrir avec des feuilles d’arbres avant de mourir d’inanition. Moins de dix ans plus tard Mao provoqua une autre catastrophe avec la « révolution culturelle » (1966-1976) qui jeta la jeunesse chinoise contre leurs familles et la société toute entière dans une rage de destruction. Aujourd’hui  après 25 ans de croissance économique ininterrompue, ces terribles événements paraissent lointains, mais ils expliquent peut-être la fièvre actuelle. Après tant d’épreuves c’est une course effrénée vers la richesse, comme une revanche et pas seulement vis-à-vis des évènements récents, mais aussi de l’histoire humiliante d’un passé colonial plus ancien.

Ma traductrice doit trouver un vocabulaire chinois approprié pour traduire en mandarin la spiritualité chrétienne, et si la mystique  peut se passer de discours, la théologie a besoin de mots précis. Les premiers chrétiens n’avaient pas encore les définitions dogmatiques des conciles du 4ème siècle : ils croyaient à la divinité de Jésus et en témoignaient jusqu’au martyre. Dans les campagnes une simple catéchèse peut suffire mais l’urbanisation gagne constamment du terrain et il faut que l’Evangile soit annoncé avec une culture théologique adaptée au génie chinois.

Deux religieuses, Lucie, 30 ans et Irène, 26 ans ont appris le français et sont prêtes à venir en Europe. On proposera leurs candidatures pour une année à Philanthropes, institut fondé par Nicolas Buttet qui va maintenant chaque année en Chine de l’Ouest avec un groupe de jeunes.

Les thèmes de mes cours se diversifient pour tenter de  mieux correspondre à l’attente d’un auditoire inhabituel et plein de bonne volonté. L’interprète enrichit son vocabulaire, mais le chinois ne dispose pas des possibilités d’une langue alphabétique.

Je dois aller célébrer ce soir dans un village avec un prêtre clandestin, mais je ne rencontrerai pas le prêtre officiel ni l’autre moitié des catholiques

Nous sommes dans la Chine rurale et pauvre. Les chemins sont mal entretenus et les maisons fragiles. Nous sommes accueillis par les fidèles déjà tous rassemblés avec joie et le nouveau venu suscite de la curiosité. Dans une grande salle aménagée en chapelle, il y a environ deux cents chrétiens, hommes d’un côté, femmes de l’autre avec des enfants qui sont même assez nombreux. Certains me dit-on ont été adoptés sans être déclarés, pour tourner la loi qui impose l’enfant unique. Ce sont des visages de paysans énergiques et fervents. Tout le monde chante. Je dois improviser une homélie à partir de l’Evangile de la brebis perdue et retrouvée. Une phrase en chinois proclamant que le Christ est vraiment ressuscité, apprise par cœur, doit être corrigée pour tenir compte des tons (4 en langue chinoise) qui mal prononcés changent complètement le sens d’une phrase, ma tentative approximative est visiblement appréciée.

La plupart des participants communient. Quelques images du Christ  du tableau de la sœur Faustine avec le texte en chinois sont reçues comme des trésors. Des photos achèvent de créer l’atmosphère familiale et après la messe un melon est partagé avec le cercle paroissial rapproché. Les autorités n’ignorent pas l’existence des sœurs et, les tolèrent dans la mesure où leurs activités restent discrètes. Il en va autrement avec les prêtres clandestins.

 Conversation avec la Supérieure et son adjointe à propos de l’avenir de leur congrégation. L’évêque fondateur (en prison) prévoyait une branche purement contemplative mais pour le moment on se contente d’un statut mixte rendu nécessaire aussi bien par l’absence de formation des futures contemplatives, que par les exigences matérielles, qu’il s’agisse de la clôture ou des ressources. Les sœurs se répartissent en petites communautés exerçant des activités caritatives  et logées dans des familles chrétiennes.

Les cours sont terminés et l’examen aura lieu cet après midi avec deux sujets à traiter au choix: « Loi naturelle et conscience » ou, «  vertus et dons » (St Esprit).

On prévoit un programme de visites pendant le week-end qui achèvera la session. Trois paroisses voisines et le village où les religieuses veulent bâtir une maison dans le champ d’une famille chrétienne, sont sur la liste.

Ce périple dans des campagnes permet de constater la grande pauvreté des paysans, mais quelle mobilisation ! Partout des constructions en cours et sur les routes un trafic ininterrompu d’énormes camions qui débordent de produits les plus variés. Nous visitons les petites communautés de religieuses dans les villages. Les unes s’occupent d’une école maternelle, et l’accueil enthousiaste des 30 enfants (4 et 5 ans) valait à lui seul le déplacement. D’autres tiennent un service médical ou confectionnent des vêtements. Elles forment un réseau familial  avec leurs parents qui les aident. Parfois un entrepreneur chrétien fournit des matériaux plus importants.

Dimanche la célébration de la messe et la prise d’habit de deux religieuses se déroulent solennellement avec dix concélébrants et la présence de parents et amis. Les épouses du Christ revêtues de blanc et couronnées de roses prononcent les vœux puis, durant la litanie des saints, elles s’étendent à terre tandis qu’une vaste couverture noire les recouvre entièrement pour symboliser leur mort au monde. L’homélie rappelle que la clandestinité est motivée par la fidélité au successeur de Pierre.

Le matin avant la messe nous sommes six  prêtres à prendre le petit déjeuner dans ma chambre. On parle de la situation des catholiques divisés. Ils travaillent tous en milieu rural et eux-mêmes sont d’origine paysanne. Leurs paroissiens sont au nombre de mille pour deux d’entre eux, cinq mille pour un troisième, sans compter les catholiques de l’Eglise officielle ce qui double en général ces effectifs. En un an l’un des prêtres a baptisé 100 nouveaux chrétiens, l’autre 20, le troisième 200. Tous ces nouveaux convertis sont des ruraux comme la plupart des catholiques. On souhaite que Rome et le gouvernement de Pékin finissent pas se mettre d’accord pour rendre possible l’évangélisation, constamment entravée par les restrictions gouvernementales. J’ai sous les yeux la dernière photo, prise en 2005, de l’évêque Han Dingxiang qui est  emprisonné : on le voit derrière une fenêtre d’un bâtiment de la police avec une croix à la main qu’il est parvenu à montrer aux fidèles. Depuis cette date on ignore où il se trouve.

La session terminée, nous partons avec deux prêtres et Sœur Marie l’interprète pour un périple en voiture d’environ deux mille kilomètres qui nous amènera à Pékin en passant par l’un des trois grands sanctuaires mariaux de Chine, Notre dame de Pinyin,  puis il y aura une visite du lieu de naissance de Confucius (555-479) assez proche de celui de Mo-Tseu (479-381). Enfin nous serons reçus dans  une grande aciérie dirigée par un chrétien. La première étape est la visite d’une maison pour handicapés construite par un des deux prêtres avec l’aide d’une famille et d’amis entrepreneurs. On attend dix jeunes handicapés. Les autorités laissent les religieuses clandestines effectuer des activités caritatives dans la discrétion mais tout visiteur doit obtenir une autorisation officielle.

 Notre Dame de Pinyin est un sanctuaire construit en 1895 sur une hauteur qui domine toute la région. Un chemin de croix taillé dans la pierre  suit la montée vers l’église vouée à ND de Lourdes. Des ouvriers travaillant sur cette montée, s’agenouillent spontanément en  nous demandant une bénédiction. On apprend d’ailleurs que le village qui entoure le sanctuaire est majoritairement  catholique.

Plus tard nous visitons la maison de Confucius devenue un palais avec d’innombrables  pièces, mais  il y a  aussi un temple où on l’invoque comme une sorte de divinité nationale. Ce maître de la pensée chinoise n’était pas un esprit religieux et pensait qu’il y avait assez de soucis sur la terre pour ne pas ajouter ceux de l’au-delà. Le bouddhisme venu de l’Inde n’est pas, à proprement parler,  une religion et le Taoïsme enseigne une sagesse mêlée de pratiques relevant de magie davantage que de religion. En revanche l’œuvre de Mo-Tseu  apporte une contribution à la philosophie et à la religion qui défend avec beaucoup de force une conception religieuse monothéiste et développe un idéal bien remarquable de « l’amour universel ». Sa maison n’est pas loin de celle de Confucius qu’il a vivement critiqué. Un programme de rénovation du musée de ce penseur est en cours et nous sommes reçus par les responsables d’un centre de recherche  sur son œuvre On nous donne des livres (en chinois) et nous faisons des projets de colloque sur Mo-Tseu en Chine et en Europe.

En fin de journée nous parvenons dans une usine métallurgique de 2000 ouvriers en pleine activité. Le directeur chrétien (clandestin) est l’ami d’un des deux prêtres et nous sommes ses hôtes. Dès le soir, une messe est célébrée avec la participation d’une cinquantaine de membres de l’entreprise dont les deux principaux directeurs. Une visite nocturne mémorable de cette fabrique d’acier  illuminée la nuit par d’immenses gerbes de feu, avec les bruits assourdissants des fours gigantesques fabriqués sur des modèles importés de Russie, font penser aux descriptions de Dante ou, dans un autre style, à Engels décrivant la classe ouvrière anglaise vers 1840. Les travailleurs au milieu d’installations de travail d’apparence improvisée ou dans des pièces austères remplies d’écrans de surveillance, nous regardent avec une sorte de stupeur. Durant la conversation dans le bureau directorial qui suit la visite, on apprend que les syndicats  ne sont pas présents dans cette entreprise privée  et qu’il n’existe pas de lois très précises réglant les conditions de travail… Bref, il y a surtout des travailleurs voués à une activité industrielle ininterrompue avec trois équipes se relayant pour un salaire moyen de 200 euros par mois, soit deux ou trois fois celui des paysans, à condition, pour la moitié d’entre eux, de laisser de côté à peu près tout le reste, famille comprise et de loger dans de vastes dortoirs avec des installations sanitaires extérieures.

L’existence, au-dessus de la cafétéria, d’une chapelle avec le Saint Sacrement dans cette usine métallurgique trépidante située au cœur de la Chine communiste, revêt un caractère étrange qui s’explique non moins étrangement par l’appartenance des dirigeants à l’Eglise catholique clandestine. Le matin avant de repartir la célébration de la messe réunit encore une cinquantaine de fidèles prévenus de bouche à oreille. Tout au long de nos déplacements la célébration de la messe était aussitôt annoncée et des chrétiens (clandestins) se joignaient à nos hôtes d’une  journée On voit que la Chine est plus  compliquée que les livres qui la décrivent.

 Conclusion 

Les catholiques chinois sont divisés par la politique, mais  les situations concrètes sont très variées sur le terrain. La grande majorité d’entre eux est d’origine rurale et leur christianisme remonte souvent à 3 ou 4 générations. Le gouvernement n’entreprend plus de persécution systématique comme à l’époque de Mao, mais veut contrôler la hiérarchie et finalement mettre obstacle à une activité missionnaire. L’Eglise clandestine refuse cet asservissement mais l’évangélisation exige des moyens de formation et d’organisation que la clandestinité ne permet pas surtout lorsqu’il s’agit du milieu urbain en pleine expansion. En dépit du petit nombre de chrétiens les perspectives ouvertes au christianisme en Chine n’ont peut-être jamais été aussi favorables car sur le terrain proprement spirituel il n’y a pratiquement pas de traditions ou de mouvements rivaux. L’extraordinaire développement économique actuel apporte des moyens et crée des inégalités dangereuses. Seule une spiritualité peut éviter les dangers causés par cette situation et répondre aux défis de ce monde nouveau qui naît sous nos yeux dans une Chine qui a tant souffert depuis si longtemps.